
par Olivier Goetz, octobre 2006.
Faire du recyclage un principe de l’art contemporain constitue, désormais, un lieu commun du discours critique. L’histoire de l’art atteste, cependant, de nombreuses pratiques similaires, jusqu’à des temps très reculés. En fait, la problématique du recyclage n’a de sens que lorsqu’il s’agit de distinguer des modes opératoires afin d’évaluer leur pertinence respective.
Entre la présentation d’un ready-made (Duchamp), la valorisation d’objets de consommation (Warhol), la récupération des restes (Spoerri), l’accumulation du même (Arman) et la transformation d’un tableau en vidéo (Bill Viola), il n’y a pas grand-chose de commun, sauf à faire du recyclage une notion aussi vague que générale, une sorte de manifeste anti-romantique : l’affirmation qu’en art, comme ailleurs, « rien ne se perd, rien ne se crée », et que l’inspiration y est pour peu de chose…

Dans la manière dont Franck et Olivier Turpin abordent la question, il entre d’abord, semble-t-il, une part d’humour considérable. Comme chez beaucoup d’artistes qui arrivent après les grandes pointures modernes, le recyclage semble, d’abord, une manière de tenir à distance la sacralisation de la fonction artistique. Mais, ce qui est le plus frappant, dans leur cas, c’est que l’effet comique produit par certaines de leurs œuvres n’est pas exempt d’une certaine profondeur et qu’il n’occulte pas, non plus, un aspect mélancolique qui leur est propre. C’est-à-dire que la dérision contenue dans l’opération de recyclage s’oriente, en fin de compte, vers une méditation ou, en tout cas, vers une rêverie poétique qui confère à leur travail une véritable gravité.

Les Turpin travaillent ensemble. Ils cosignent des œuvres qui sont tantôt des objets (sculptures en résine ou en néons), tantôt des performances (mobilisant souvent leurs objets), tantôt des vidéos (dont ils sont les protagonistes). Il y a, dans leur association, quelque chose de fascinant car, contrairement aux couples d’artistes qui se sont choisis (Gilbert & George, Bernd et Hilla Becher, etc.), Franck et Olivier Turpin ne se sont pas rapprochés par affinités électives ; s’ils sont inséparables, c’est qu’ils sont frères et, qui plus est, jumeaux. Dans le rapport qu’ils entretiennent l’un à l’autre, on distingue moins de contingence que de nécessité, et la mise en valeur de leur œuvre commune passe par l’étonnement qui surgit de les voir, côte à côte, si ressemblants, comme des copies conformes l’un de l’autre. Sans doute, leur restait-il à exploiter les thèmes que la naissance mettait à leur disposition : celui de la fusion, évidemment, mais aussi ceux de la fêlure, de la brisure et de la réparation d’une relation fraternelle constamment mise en danger.

La plupart des objets qu’ils fabriquent expriment ce sentiment tragique. Les Turpin semblent non seulement condamnés, comme dans toute entreprise familiale, à travailler ensemble (il leur arrive, dans certaines performances, de se présenter enchaînés l’un à l’autre) mais, aussi, à recycler indéfiniment une sorte de scénario schizophrénique. De fait, ils ne peuvent exposer leurs travaux sans s’exposer eux-mêmes, ce qui confère à leurs performances une efficacité particulière : le corps des spectateurs n’étant jamais si ému que par l’engagement corporel du sujet artiste. Et, dans leur cas, cette singularité subjective est double, ce qui ne laisse pas d’être troublant…

La valeur attractive du phénomène gémellaire est bien connue. Il existe des rassemblement de jumeaux (peut-être les Turpin y participent-ils en secret ?) et il existe, aussi, une insatiable curiosité publique, une sorte de voyeurisme, qui fait de l’exposition des jumeaux, un objet éminemment spectaculaire. Loin de nier cet état de fait, Franck et Olivier ont préféré le recycler dans un jeu artistique où ils sont en passe de devenir des maîtres. Plutôt que d’offrir simplement le divertissement de leur ressemblance (ainsi que le font, si souvent, les médias), ils ont préféré miser sur cette ressemblance hallucinante pour mener à bien une expérience esthétique pertinente dans le champ de l’art contemporain. Usant des médiums de leur temps (les supports virtuels de la nouvelle technologie), ils ne renient rien des matériaux ni des techniques anciennes (peinture, sculpture), mais ils recyclent, surtout, l’énergie spectaculaire de leur gémellité pour générer le trouble et la surprise du public auquel ils s’exposent comme victimes (consentantes) plutôt que comme vedettes.

Loin d’être anecdotique, la gémellité empêche que Franck et Olivier Turpin, même lorsqu’ils produisent des objets, puissent être considérés simplement comme des peintres, des sculpteurs ou des vidéastes… Ils sont toujours, à la fois, les auteurs et le produit de l’événement que constituent leur assemblage particulier et la mise en évidence de leur relation créatrice. Donner à cette entreprise le nom de « recyclage », allant jusqu’à inventer le logo qui en traduit l’idée, en constitue l’aveu manifeste. Les œuvres des Turpin fonctionnent dans un environnement physique, bien sûr, mais elle supposent également toujours la prise en compte, comme en filigrane, d’un sujet double, et d’une confrontation au mystère de ce dédoublement. C’est en ce sens que l’humour qui caractérise leur création se colore d’un pathos discrètement perturbant. Réalisant leurs œuvres à deux, ils doivent partager les affres de l’inspiration, chercher, dans le vide qui les sépare autant qu’il les réunit, la source de leur imagination. Là encore, la notion de « recyclage » leur est nécessaire, à eux qui ne sauront jamais lequel des deux est un « recyclage » de l’autre.

Ayant produit des objets singuliers, ces sculptures blanches aux formes nébuleuses qui signent leur complicité, ils peuvent, aujourd’hui, en recycler la trace, c’est-à-dire en utiliser la matière, la forme ou l’image, pour produire de nouvelles œuvres et de nouvelles performances. Apparaissant particulièrement instables, certaines sculptures trouvent, ainsi, leur assise, dans des pots…
D’autres changent d’échelle, grâce à une manipulation iconique. Elles se retrouvent, aussi, dans des positions incongrues, devant le Centre Pompidou, à Paris, ou dans la main de la République, sur la place du même nom. Peut-être aspirent-elles à s’y trouver un jour… Transpercer les tours abolies du World Trade Center de New-York n’est pas, non plus, un geste aussi agressif qu’on pourrait croire. Il faut plutôt y voir l’expression d’une forme de sympathie, la reconnaissance d’une complicité avec ces Twins qui leur ressemblent comme des sœurs !

L’image qui met en scène l’architecture gémellaire de Notre-Dame relève du même processus « paranoïaque ». Les jumeaux voient ce que nous ne pouvons pas voir, nous qui sommes privés de l’omniprésence d’une proximité fraternelle. Ils repèrent intuitivement, dans l’espace public, toute allusion aux formes doubles, et s’identifient spontanément à elles. La force de ces œuvres est donc, aussi, d’interroger l’aveuglement de notre « normalité », de nous apprendre qu’il existe un lien entre identité et regard, et que l’on ne voit pas la même chose selon la place que la société nous assigne. C’est, en fin de compte, ce qui fait le prix et l’originalité de leur démarche. C’est la singularité du point de vue qui a le plus de chance d’être partagée, car son impact est, de loin, le plus universel.
